Comment le coronavirus a révélé les dysfonctionnements du monde du tennis

© Tennis TV

Mercredi 18 mars, 19 heures (en France). La sentence tombe. Dans un communiqué commun, la WTA et l’ATP annoncent la suspension de leurs circuits respectifs ainsi que celui de l’ITF jusqu’au 7 juin inclus, au plus tôt, et les classements sont logiquement gelés. Pas de terre battue cette année, il faudra donc attendre la saison sur gazon pour espérer voir une balle échangée.
Mais au-delà des
chamboulements dans le calendrier que la crise sanitaire mondiale actuelle engendre, c’est bien la crise des instances du tennis et les divisions au sein même des circuits qui ont éclaté au grand jour. Au lieu d’unir le monde du tennis, ce contexte exceptionnel a exacerbé les tensions.
Retour sur ces 10 jours improbables qui ont suivi l’annulation du tournoi d’Indian Wells, où mécontentement, incompréhension, ambiguïté et panique se sont succédé.

Tout commence le lundi 9 mars. Alors que le Indian Wells Tennis Garden est fin prêt, que les joueurs peaufinent les derniers détails, et que même certains spectateurs sont déjà sur place, le tournoi annonce dans un communiqué qu’il ne pourra pas avoir lieu. La veille du début des qualifications. La raison ? Un premier cas de coronavirus confirmé dans la région. Mais tandis que cette annulation de dernière minute est tout à fait légitime compte tenu de la situation, les réactions ne se font pas attendre. Si la plupart comprennent la nécessité de cette décision, d’autres se montrent indignés, à l’instar d’Alexander Bublik qui a qualifié ce choix d’ « inacceptable » sur Instagram, ou surpris, comme la photographe Corinne Dubreuil qui a assuré sur Twitter que « rien ne laissait présager d’une telle décision ».

« Ce serait bien si l’ATP informait mieux les joueurs à propos de l’annulation d’un tel tournoi, alors que nous sommes tous sur place… L’apprendre sur Twitter ou par WhatsApp est un peu léger. » — Diego Schwartzman

Mais le plus surprenant, si ce n’est le plus inquiétant, est la surprise de certains qui découvrent la nouvelle… sur les réseaux sociaux. Et c’est bien cette mauvaise communication, ou plutôt ce manque d’information, qui est reproché à l’organisation du tournoi. Chose que Diego Schwartzman, notamment, n’a pas tardé à souligner : « la situation est totalement compréhensible. C’est la manière dont on est informés qui laisse à désirer. On devrait avoir plus de nouvelles concernant les prochains tournois se déroulant dans les zones touchées ». Un peu plus tôt, l’Argentin s’était plaint d’avoir appris l’annulation du premier Masters 1000 de la saison sur Twitter et WhatsApp, à défaut d’une annonce de l’ATP.

Malheureusement, ses revendications (légitimes) sont tombées dans l’oreille d’un sourd. Encore une fois, c’est sur les réseaux sociaux que les joueurs arrivent à obtenir des suppositions, au mieux des bribes d’information, sur les dispositions prises à leur égard. Twitter, devenu leur meilleur allié, leur apprend ainsi qu’ils bénéficiaient d’une semaine d’hôtel supplémentaire, avec la possibilité d’utiliser les courts et certains services proposés au stade. Un moyen de se tenir au courant pas au goût du joueur japonais Taro Daniel, qui a considéré l’ « absence de communication avec les joueurs » comme étant « incroyable ».

Une communication inexistante qui s’est aussi fait sentir à l’heure où tous les regards se sont ensuite logiquement tournés vers Miami. La tenue du tournoi floridien, de la même catégorie qu’Indian Wells (Masters 1000 chez les hommes, Premier chez les femmes), est tout de suite apparue compromise, voire improbable, même si l’organisation assurait que les préparatifs se poursuivaient comme en temps normal. Pourtant, bien qu’une annulation semble de plus en plus inévitable, aucune nouvelle ne parvient ni de l’ATP, ni de la WTA. Dans le même temps, le président américain Donald Trump annonçait l’interdiction imminente des vols provenant de l’Union Européenne à destination des Etats-Unis.

« C’est fou la vitesse à laquelle nos plans changent » — Dayana Yastremska

Et là, panique à bord. Il y a d’abord ceux qui s’empressent de plier bagage pour pouvoir attraper le dernier avion pour rentrer, comme Dayana Yastremska. En story Instagram, la joueuse ukrainienne indique avoir reçu « un appel » disant que la Floride allait suspendre tous ses vols en direction de l’Ukraine. « Nous avons eu 15 minutes pour faire nos sacs avant de partir à l’aéroport ». Et puis il y a ceux, dans l’incertitude totale, qui attendent la confirmation que le tournoi n’aura pas lieu, à l’instar de Kristen Flipkens : « qu’ils l’annoncent officiellement pour qu’on puisse faire en sorte d’être de retour chez nous avant que tout ne ferme et qu’on se retrouve bloqués aux Etats-Unis ou au Mexique », tweete-t-elle en réponse aux rumeurs grandissantes.

Mais la cerise sur le gâteau est sans doute ce tweet de Taro Daniel qui, lui aussi dans l’attente d’une annulation officielle, apprend sur le réseau social que Novak Djokovic a déjà embarqué… pour son vol retour. Alors, inégalité de traitement et d’information entre les joueurs du même circuit (le Serbe étant membre du Conseil des joueurs), ou signe des inégalités salariales entre les cadors et les autres, le Japonais ayant beaucoup plus à perdre financièrement s’il venait à rater le tournoi, tandis que le numéro 1 mondial peut se permettre de prendre ce risque ?

Peu de temps après, ce ne sont pas les instances du tennis mais les autorités qui confirment que le tournoi ne pourrait pas avoir lieu, traduisant un certain manque de professionnalisme et d’organisation de l’ATP et la WTA. Ou peut-être une absence de concertation et de travail en commun. En effet, quelques jours plus tard, les deux circuits, se trouvant pourtant dans le même bateau, publient un communiqué officiel chacun de leur côté… prenant des dispositions différentes. Si l’ATP suspend son circuit pour 6 semaines, la WTA, elle, annonce qu’elle n’envisage pas une interruption aussi longue, avant de faire marche arrière et même d’annuler tous ses tournois pendant une semaine de plus que les hommes, avec une reprise espérée la semaine du 2 mai.

Et Roland-Garros en remit une couche

Si les décisions ont été, cette fois-ci, unanimement bien reçues et jugées comme « la bonne chose à faire », et alors que l’on pensait que la situation s’était quelque peu stabilisée, Roland-Garros a remis le feu aux poudres en déplaçant soudainement le tournoi… sans concertation avec qui que ce soit. En effet, le confinement imposé par le gouvernement français ne permettant plus l’avancée des derniers travaux, l’organisation du tournoi a d’ores et déjà annoncé que le grand chelem parisien ne serait pas en mesure de se tenir aux dates habituelles, quelle que soit l’évolution de l’épidémie fin mai. A la place, la FFT et Guy Forget ont décidé que la quinzaine aurait lieu du 20 septembre au 4 octobre, soit une semaine seulement après l’US Open.

Seulement voilà, il s’avère que personne n’a été averti de ce changement de date… si ce n’est Rafael Nadal, vainqueur 12 fois à Paris, qui aurait été appelé avant le communiqué officiel, ainsi que Julien Boutter, directeur du tournoi de Metz (ATP 250) censé se tenir au même moment que le nouveau créneau parisien. Tandis que Julien Boutter a assuré qu’il « conçoit » parfaitement la prise de position du Grand Chelem parisien, et que « le tennis français a plus à perdre de ne pas avoir un Roland-Garros » que d’un Moselle Open, la démarche a été peu appréciée par la Laver Cup. En effet, l’exhibition de Roger Federer et son agence de management Team8, prévue du 25 au 27 septembre, voit donc son évènement remis en cause, alors que toutes les places ont été vendues. L’organisation, qui a affirmé que cette décision était une « surprise », a par ailleurs soutenu qu’elle comptait bien organiser l’exhibition, qui aura lieu à Boston cette année, comme prévu.

Et devinez comment les joueurs et joueuses ont, eux, appris la nouvelle ? Par les réseaux sociaux, une fois encore, ce qu’a déploré Sorana Cirstea. Et les opinions sont partagées. Si beaucoup sont tombés des nues, comme Naomi Osaka et Donna Vekic qui ont toutes deux twitté « Excusez-moi ?? », l’Américaine Alliie Kick s’est quant à elle réjouie de cette possibilité, rappelant qu’il faudra beaucoup de chance pour jouer à nouveau cette année et se montrant ainsi satisfaite des alternatives envisagées. Certains ont été plus virulents, critiquant directement la décision et appelant les joueurs à se mobiliser entre eux. C’est le cas de Vasek Pospisil et Jamie Murray, qui rappellent que la priorité devrait être d’améliorer la communication et travailler ensemble pour trouver des solutions.

Et maintenant ?

Au-delà du cas particulier, ce conflit d’intérêt donne une idée des prochains défis auxquels les instances du tennis mondial vont devoir répondre et trouver des solutions. Bien malin celui qui peut prédire si ce « nouveau » Roland-Garros aura bel et bien lieu, mais ce changement de date soulève dans tous les cas, des questions importantes. Qu’en est-il de l’enchaînement avec l’US Open ? Quid des tournois prévus à la même période ? Les Grand Chelem sont-il beaucoup plus importants, légitimes et influents que les autres tournois au point de forcer le passage ? Peut-on s’attendre à d’autres changements de dates ?
En plus de l’aspect pratique, l’aspect financier fait aussi partie du casse tête. Beaucoup d’argent est en jeu. Même si les tournois Majeurs sont exposés à des pertes considérables en cas d’annulation, les impacts peuvent aussi être énormes, voire destructifs, pour les plus petits tournois. Tandis que dans le même temps, joueurs et joueuses (hormis peut-être les mieux lotis), désormais au repos et sans rentrée d’argent pour 3 mois, voudront sans doute avoir l’opportunité de jouer pour suffisamment de gains et ainsi pouvoir tenir jusqu’à la fin de l’année.


Autant d’interrogations qui présagent un avenir incertain, résumé parfaitement par Alexander Zverev sur Instagram : « What next ? ». Des décisions qui, espérons-le, seront prises et transmises d’une meilleure façon par les instances du tennis que jusqu’à présent. Car même si jusqu’à maintenant, elles sont logiques et indiscutables, là n’est pas le problème. Ce qu’on retiendra, surtout, c’est la gestion de ce moment sans précédent. 

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What next…..🤷🏼‍♂️

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